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HOMELIE DU MILLENAIRE DE L’ABBAYE DE SOLESMES

29 MAI 2010

C’est une joie profonde pour le diocèse de vous recevoir ici dans cette cathédrale, chers frères moines de Solesmes, en cette fête du millénaire de votre fondation. Je me suis longuement demandé ce que pouvait dire en une telle circonstance un jeune évêque à des moines combien plus expérimentés. En y réfléchissant, en priant, j’éprouve le besoin de vous dire ceci.

Nous avons besoin de vous. L’Eglise a besoin de vous, le monde a besoin de vous. Un besoin vital de votre présence, de votre témoignage, de votre recherche de Dieu, de votre prière. Je vous remercie de votre fidélité. Je vous remercie au nom de tout le diocèse pour tout ce que vous avez donné, ce que vous donnez encore et ce que vous donnerez dans l’avenir. Nous avons besoin de vous pour plusieurs raisons. Je me permets d’en évoquer quelques unes.
Nous célébrons les mille ans de la fondation de Solesmes. Des moines sont présents à Solesmes en continu, sauf une interruption de 43 ans de 1791 à 1833. Evoquer mille ans est déjà un témoignage remarquable. Mille ans de présence, de fidélité à travers les joies, les difficultés, les aléas de l’Histoire, les hommes qui se succèdent avec leurs qualités, leurs défauts, les moments de souffrance, les moments de fécondité. A propos de fécondité, je pense en particulier à la refondation de Solesmes avec Dom Guéranger, qui a eu un tel impact sur la vie monastique et sur la vie de l’Eglise. Je pense aussi à sa contribution irremplaçable au renouveau liturgique et au renouveau de la vie monastique. Pour notre époque qui vit dans l’immédiateté, dans une culture de l’instant, du tout tout de suite, mais aussi de l’artificiel et parfois de l’artifice, mille ans est incroyable. Je sais que le psaume dit : « mille ans sont comme un jour ». Mais justement, nous avons besoin de vous comme pour nous réconcilier avec le temps, réconcilier notre époque avec le temps. Le temps manifeste la fidélité de Dieu. Le temps est une miséricorde. Ce que nous n’avons pas réussi hier, nous pouvons le réussir aujourd’hui ou demain. La fécondité ne se vérifie que dans la durée. Nous sommes dans une époque qui ne sait pas durer. Cela est dramatique. Souvenez-vous de la parabole du semeur dans l’évangile. Le semeur, c’est Jésus ; la semence jetée en terre, c’est la Parole de Dieu, la Parole de Dieu qui est Jésus lui-même. Le texte décrit les différentes situations où le grain ne porte pas de fruits. Une de ces situations est la suivante : le grain tombe sur le sol rocheux, pousse immédiatement, mais comme il n’y a pas de profondeur, la plante se dessèche. Dans son propre commentaire, Jésus dit que cela représente les cœurs qui accueillent la parole mais ne durent pas. Ce sont les hommes d’un instant. A la première difficulté, ils s’arrêtent.
Il est vrai que le temps ne prend son sens que si nous croyons à la vie éternelle. Jésus est ressuscité d’entre les morts. Par sa mort, il a vaincu la Mort. Il nous ouvre les portes de la Vie, et de la Vie éternelle. Comme disent les préfaces de Noël, l’éternité est entrée dans le temps. Nous croyons en la Vie éternelle. Nous avons besoin de vous pour nous aider à remettre sans cesse notre vie dans la perspective de la Vie éternelle.
Nous avons besoin de vous pour nous rappeler la gratuité. La gratuité est nécessaire à la réussite. Il y a encore des personnes qui pensent que les moines ne servent à rien. J’ai rencontré il y a quelques temps une personne pleine de bonnes intentions qui m’a expliqué que compte tenu de la diminution du nombre de prêtres dans les paroisses, il fallait sortir tous les moines de leur monastère et les disperser dans les villages. Un moine ne sert à rien d’un certain point de vue, c’est vrai. Mais, c’est pour cela qu’il est utile. Nous avons une difficulté avec la question de la rentabilité et de l’efficacité, dans le rapport au succès et à l’échec, avec la notion de réussite. Si beaucoup de nos contemporains, les prêtres parfois, se sentent aujourd’hui surmenés, fatigués et frustrés, c’est le résultat parfois d’une recherche exagérée du rendement. Alors qu’il s’agit d’entrer dans le Mystère de la beauté, la grandeur de l’Amour de Dieu et de s’en laisser saisir et transformer. Nous avons besoin de vous pour que vous nous rappeliez sans cesse que la véritable fécondité réside dans l’union à Dieu. « Hors de moi, vous ne pouvez rien faire » dit Jésus. (Jn 15, 5) Je pense aussi à une préface de l’eucharistie qui dit : « nos chants n’ajoutent rien à ce que tu es, mais ils nous rapprochent de toi. » La gratuité est proche de la louange, elle est source de la fécondité. La louange de Dieu est au cœur de votre vocation.
La recherche de Dieu, il me semble, est l’une des clefs de la vie monastique. Chercher Dieu, chercher ce qui demeure toujours. Délaisser ce qui est secondaire, pour chercher ce qui est essentiel, ce qui est vraiment important. Prendre une distance avec ce qui est provisoire pour chercher ce qui est définitif. Votre présence au milieu de nous nous rappelle la nécessité de la recherche de l’essentiel. Nous sommes dans une société médiatique où l’émotionnel l’emporte sur le réel. Une société où l’apparence, le paraître, l’immédiateté l’emportent sur la vérité. Il est vital que soit proposé à notre monde des lieux d’intériorité et de silence, qui nous coupent de la culture du superficiel, de l’agitation constante, du bruit. Le silence est la seule condition du véritable dialogue avec l’autre, de l’écoute, plus profondément du dialogue avec Dieu. Votre présence au milieu de nous nous rappelle la nécessité de la recherche de l’essentiel, de la recherche de la vérité, de la recherche de Dieu.
Pour le dire autrement, je ferai référence au passage de l’Ecriture où Jésus est accueilli par Marthe et Marie. Marthe se dévoue aux multiples charges du service, et elle se plaint. Jésus lui répondra qu’elle s’inquiète et s’agite pour bien des choses. Une seule est nécessaire, ou plus exactement l’Unique est nécessaire. En cela, Jésus ne lui reproche pas de servir, mais il veut la mettre en garde contre l’agitation et l’inquiétude qui lui font oublier l’essentiel. Au point où toute son agitation ne sert plus à rien. Le seul nécessaire, l’Unique, pour nous croyants, c’est le Dieu unique. Le seul, je crois, qui puisse combler le cœur de l’homme. La vie monastique, comme d’ailleurs les formes de consécration à Dieu, le célibat choisi en réponse à un appel, l’obéissance, s’enfermer dans un monastère pour chercher Dieu, est parfois incompris de nos contemporains. Parfois, cela paraît même pour certains intolérable, inacceptable, objet de soupçons. Nous sommes parfois conviés à nous justifier. Un peu de la même manière que Jésus dans l’évangile est convié par ses adversaires à justifier son comportement : « de quelle autorité fais-tu cela ? » (Mc 11, 28) Ils lui demandent : qui t’a envoyé en mission ? En réalité, ils connaissent la réponse, mais ne l’acceptent pas. Jésus les renvoie à leur contradiction, et c’est pour cela qu’il ne leur répond pas.
Pourquoi la vie monastique ? Il est difficile en réalité d’avoir une réponse audible par tous. Car la seule réponse est : parce que Dieu est, que lui seul peut combler le cœur de l’homme, parce que l’homme ne s’est pas fait lui-même, parce que nous sommes faits pour Dieu. C’est ce que nous croyons.

Pour conclure, je reprendrais la première lecture. « Que votre foi soit le fondement de la construction que vous êtes vous-mêmes » (Jude 20) La foi est amour. C’est pourquoi elle crée la poésie et la beauté. La foi vivante produit la joie véritable et conduit à la louange. « Maintenez-vous dans l’Amour de Dieu, attendant la miséricorde de notre Seigneur Jésus Christ en vue de la vie éternelle » (Jude 21)
Que la fête du millénaire soit pour vous, mes chers frères, l’occasion d’être ravivés dans la foi, maintenus dans l’Amour en vue de la vie éternelle. Et que par vous, nous soyons tous entraînés dans l’Amour en vue de la vie éternelle.
Merci à vous. Rendons grâce à Dieu.

Monseigneur Yves Le Saux
Evêque du Mans


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